LNI #5


Nouvelle écrite à la façon de la Nouvelle infusée, en 30 minutes chrono, le 4 mai 2017…

Bon ok, j’ai pris 30 minutes ok, 45 minutes mais c’est parce que j’ai croisé des amis alors que j’étais en pleine rédaction. Il m’a fallu un peu de temps pour m’y remettre. #BriserSesPropresRègles #pretextebidon

En buvant : #ThéàlaMenthe

En écoutant : #Gorillaz #Humanz


Gertrude dépose son parapluie ruisselant dans le saut à champagne prévu à cet effet.

Elle se dirige comme chaque lundi matin vers sa table préférée, tout au fond de la salle et s’installe confortablement dans le fauteuil club.

Elle dépose un livre et un petit carnet sur la table, fait un signe amical au serveur qui vient de sortir de l’arrière-salle et enfin, elle se plonge dans son roman.

Ses deux grands sont à l’école, la petite à la garderie. Comme chaque lundi matin, elle ne rentre pas directement chez elle. Sa semaine commence toujours par ce petit moment rien qu’à elle.

Mathieu, le serveur, lui apporte son thé à la menthe et deux brioches parisiennes comme à son habitude.

– Eh, au fait, bon anniversaire !

– Oh, merci, t’es chou Matthieu.

– Les brioches, c’est pour moi, cadeau d’anniv.

– Et bien, c’est décidément une excellente journée.

Une femme blonde au brushing et à la manucure impeccables est assise à la table juste à côté. Elle tapote nerveusement un sms sur son téléphone. La bonne humeur de Gertrude lui fait lever les yeux de son écran bleuté.

– C’est votre anniversaire ?

– OUI ! Répond Gertrude avec un sourire qui laisse penser qu’elle fête ses 8 ans et non ses 40.

– Pas de chance ! Avec ce temps pourri. C’est un vrai déluge.

Gertrude pense à son voyage de noces, 10 ans plus tôt, sous la mousson thaïlandaise.

– Rooo, ça fait du bien aux plantes.

– Mouai. Enfin, pour un mois de mai, avouez que c’est pas de veine.

Gertrude sourit poliment et replonge dans son roman.

– Vous faites quel âge ?

– 40, claironne-t-elle avec un sourire fière de petite fille.

– On dirait que ça vous met en joie.

Gertrude hésite une seconde.

– Bien sûr, c’est mon anniversaire ! Je ne vais quand même pas pleurer. Et avec un peu de chance, je vais manger un bon gâteau ce soir et j’aurais de jolis cadeaux, répond-t-elle à Madame Pénible.

En reprenant sa lecture, Gertrude songe qu’avant d’avoir la trentaine, elle aurait certainement poursuivi la conversation en demandant à l’importune pourquoi elle était si rabat-joie. Désormais elle préfère ne pas relever, elle n’a pas de temps à perdre.

– Enfin, 40 ans quand même, c’est un tournant dans la vie d’une femme. Moi, j’ai eu 36 ans en février. Je peux vous dire que ça m’a filé un coup de passer de l’autre côté. C’est après 35 qu’on comprend vraiment qu’on est en train de vieillir.

Gertrude commence à sérieusement s’agacer. Elle envisage de remettre la grognonne à sa place mais se ravise.

Elle pense à son livre préféré. Risibles Amours, elle l’a lu près de 20 fois depuis l’adolescence.

Dans l’une des nouvelles de l’ouvrage, Milan Kundera écrit :

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? »

Argh, cette saleté de bonne femme n’aura pas raison de sa bonne humeur. Encore moins, en cette journée spéciale.

– Vieillir, c’est aussi avancer dans la vie, murir, comprendre différemment les choses, évoluer quoi !

En prononçant son dernier mot, Gertrude se dit que c’est un moyen poli de tacler la rombière. Évoluer c’est être en mouvement vers l’avant mais également vers le haut, non ? C’est comme cela qu’elle voit les choses.

– Je crois pas non ! Les femmes après 40 ans, on est fichu. C’est pas comme les hommes. Nous on se fane et eux, ils se bonifient. Ça me dégoute ça moi. Pas vous ?

Gertrude se mort l’intérieur de la joue pour ne pas ruer dans les brancards.

Elle tapote du bout de l’index la couverture du roman pour signifier à son interlocutrice qu’elle s’apprête à poursuivre sa lecture. A ce stade, elle ne cherche plus à être courtoise avec l’inconnue.

Gertrude parvient à lire deux pages entières.

– En attendant, c’est le jour de votre anniversaire, reprend Madame-la-lourdasse-qui-ne-veut-pas-lacher-laffaire, et vous petit-déjeunez toute seule avec votre bouquin.

Gertrude pense à Kundera, à l’homme poisson-fou. Elle s’interdit de laisser cette femme aigrie gâcher sa journée.

Heureusement son portable sonne discrètement dans la poche de sa veste.

– Excusez-moi. Je dois répondre.

Gertrude est ravie, c’est un appel de sa sœur. Elle recouvre instantanément ses esprits et son inaltérable sourire.

En raccrochant, elle prend grand soin de ne surtout pas croiser le regard de la grognasse et replonge dans son roman.

Elle attend la parution du dernier tome de cette trilogie depuis des mois. Rien ni personne ne viendra lui gâcher ses derniers instants avec le héros.

– Moi, j’dis ça, j’dis rien… mais faut reconnaître que pour nous les femmes, prendre de l’âge, ce n’est quand même pas « génial » grince-t-elle en en mimant des guillemets avec ses doigts.

Stop ! Là, ça suffit ! Gertrude voit rouge. Il vaut mieux qu’elle s’en aille.

Elle se lève, regroupe ses affaires dans son cabas en cuir bleu canard puis enfile son manteau sans dire un mot.

Sa voisine de table la regarde faire, perplexe.

Alors qu’elle se mord les lèvres pour ne pas exploser, elle entend la nuisible en mettre une dernière couche :

– J’espère que vous partez pas à cause de moi. Je voulais pas vous foutre le moral en l’air…  le jour de votre anniversaire en plus !

Gertrude fait demi-tour sur ses petits talons :

– Bien sûr que si que tu voulais me foutre le moral à zéro, pauvre meuf ! C’était même précisément ton but. Ça t’aide à te sentir moins merdique peut-être. Bah, tu sais quoi, c’est raté ! Je suis une incorrigible optimiste alors ta vie de merde, je m’en fous royal. Allez salut, tête de cul !

Gertrude fait signe à Mathieu de noter le petit déjeuner sur sa note et quitte le salon de thé.

Elle terminera le troisième tome de Vernon Subutex dans son canapé.

1 Commentaire

  1. ahahah! on en connait toutes une comme ça! positif, positif! il faut être positif! profiter de la vie et non la subir comme dit ma Clémence!

Laisser un commentaire