Les sales gosses ou les aventures de Mamie Jeanne (Premiers chapitres assemblés)

Mardi 15 décembre 2016

Je m’appelle Jeanne Legaud, j’ai 83 ans, 5 enfants, 13 petits enfants et 17 arrières petits enfants.
J’ai consacré ma vie à ma famille et j’étais persuadée, jusqu’à peu, d’avoir été une bonne mère.
Depuis que je suis ici, j’émets certains doutes. Si j’avais si bien fait mon travail de maman, ces sales gosses ne m’auraient pas mise ici. Il y en aurait eu au moins un pour s’opposer à cette hérésie familiale, non ?

Quand ils ont vidé ma maison et qu’ils m’ont larguée ici comme si je n’étais plus capable de prendre soin de moi, je n’ai même pas osé contester. J’étais tellement stupéfaite que j’ai abdiqué sans vraiment me battre.
J’ai boudé les 15 premiers jours puis j’ai doucement glissé dans un inquiétant mutisme.
Mais 2 mois à ronger mon frein en silence, la colère était en train de me consumer de l’intérieur.

Et puis un samedi après-midi, ma fille Rose a supplié :
– Maman, dis quelque chose, n’importe quoi mais parle-moi.
Sans le savoir, elle venait de m’aider à planter la graine de ma vengeance.

Je l’ai regardée droit dans les yeux et j’ai lâché :
– Mimosa.

C’était il y a un an déjà et depuis, je leur fais la misère. Je leur jette au visage des mots sans aucun rapport avec la conversation et j’observe leurs regards consternés et inquiets. J’adore ça !
Ces ingrats sont persuadés que j’ai une démence sénile; les médecins s’arrachent les cheveux sur mon cas et me font passer des batteries d’examen.
Pas plus tard qu’hier, quand Auguste mon aîné, m’a rendu visite, j’ai fait la morte pendant 3 bonnes minutes.
Ce nigaud a couru chercher l’infirmière et quand ils ont débarqué en trombe dans la chambre, j’étais assise à mon fauteuil en train de feuilleter un magazine.

– Maman mais… mais tu vas bien ?

– Oui merci, je vais très bien, monsieur.

– Maman ! Ne m’appelle pas monsieur, c’est moi Auguste.

C’était mon coup de poignard préféré. Je leur balançais du Monsieur et du Madame, ça les rendait dingues.

– Je vais très bien Monsieur Auguste.

Pour la Toussaint, cette bande de goujats s’est donné bonne conscience en amenant Mamie au restaurant.

Nous étions 22 à table et je siégeais tel un PDG déchu.

– Ça va maman ? Tu es contente d’être avec nous ? m’a demandé ma cadette.

L’occasion était trop belle.

– Ah ça oui, bordel de merde.

Vingt-deux paires d’yeux se sont écarquillés et quelques bouchées de gigot ont failli passer par le mauvais tuyau. Je n’avais jamais juré de toute ma vie.

Il a bien fallu dix minutes pour calmer le fou rire des petits.
Depuis je me délecte et jure comme un charretier. Mon seul regret est d’être restée polie si longtemps. Ces crétins ne devraient pas tarder à ajouter Syndrome de la Tourette à mon dossier.
Demain, il y a une sortie au musée, soyez certains que je vais voler tout un tas de souvenirs inutiles à la boutique. Et comptez sur moi pour me faire prendre, je me délecte déjà de la mine déconfite de ma fille Martine lorsqu’elle viendra me récupérer au commissariat.
Finalement, ils ont raison les psychiatres, il n’est jamais trop tard pour changer.

Samedi 7 janvier 2017 – 13h30

Bon sang, que je vous raconte ce Noël en famille. J’ai bien cru que je n’y survivrais pas.

Avant de savoir que c’était mon Nicolas qui était de corvée de transport de mémé, j’avais tout prévu.

Quarante minutes de voiture de la résidence des vieux jusqu’à la maison de campagne, je comptais demander au bas mot, 3 pauses pipi.

J’avais espéré Rose. Ces arrêts répétés l’auraient rendue dingue. Elle est tellement coincée que le simple mot pipi peut lui faire piquer un fard.

Et dans mes rêves les plus fous, c’était Martine, son mari et leur nouveau 4×4 qui venaient me chercher. Il nous rabat les oreilles avec cette fichue carriole depuis des semaines. Pour sûr, je me serais pissé dessus et je lui aurais offert l’option Mamie Jeanne pour son siège passager.

Mon Nicolas, mon premier petit-fils, l’aîné de mon égoïste Auguste et de Marjolaine, l’apprentie châtelaine, on s’adore lui et moi.

Il était tellement content de ce petit trajet avec moi. Il n’arrêtait pas de me prendre la main, de me caresser les cheveux, de me demander si j’allais bien.

A mon âge, c’est important les câlins.

Mais cela a été plus fort que moi et je n’ai pas pu me retenir quand une occasion s’est présentée.

A un barrage routier, l’agent de police a commencé à sermonner mon Nicolas :

– Dites donc, la cigarette au volant, ça vous distrait mais surtout ça intoxique votre grand-mère. Jetez-moi ça, là. Hein ? j’ai pas raison, madame ?

– Pfff, fallait être là tout à l’heure, il fumait un drôle de truc, là oui, ça empestait pour sûr.

Rolala, la tête de mon Nicolas. Il a eu beau lui montrer son paquet qui contenait quelques cigarettes mentholées, le gendarme n’a rien voulu savoir.

Sur le coup, cela m’a un peu embêtée de lui faire ça. D’autant que les chiens renifleurs lui ont crotté toute la voiture avec leurs pattes humides. Mais je savais que ma petite blague provoquerait un retard conséquent et que la Marjolaine en serait folle.

La fin justifie les moyens” comme disait l’autre.

Pourquoi je vous raconte tout cela ? parce qu’un jour viendra où je vais sûrement dérailler pour de vrai. Et alors comment est-ce que mes sales gosses sauront que je simulais ma démence tout ce temps ? Il faudra bien qu’ils sachent un jour que je leur en fais baver exprès. Qu’ils comprennent que ma cruauté est à peine à la hauteur de leur trahison.

Quand nous sommes arrivés avec plus d’une heure de retard, ils m’attendaient tous sur le perron avec leurs têtes enfarinées. J’ai attrapé mon petit-fils par le bras et je lui ai demandé :

– Où sommes-nous mon chéri ? Bonjour, messieurs, dames, je vous remercie de m’accueillir parmi vous en ce jour de fête.

Dans les dents, fratrie d’ingrats !

– Mais grand-mamie, c’est moi Zuzu, ta cocotte mignonne, a dit ma petite Juliette, du haut de ses trois pommes.

Mes touts petits, je ne peux pas faire semblant trop longtemps devant eux, cela briserait leurs petits cœurs.

– Bonjour ma chérie, tu donnes un baiser à ta vieille Mamie.

Tout le monde s’est détendu.

– Attendez, faut que je vous raconte ce que m’a fait mamie. Nicolas s’est tourné vers moi et a fait semblant de me pincer la joue. Espèce de chipie, va ! Je suis sûr que ça te fait marrer en plus. Tu crois que je ne vois pas ton rictus depuis que t’as fait ta petite blagounette.

Hervé a dégluti, Rose a hoqueté comme à chaque fois que je fais une petite sortie de route et mes petits-enfants ont ricané nerveusement.

Moins de deux heures après notre arrivée, j’envisageais sérieusement de simuler un malaise cardiaque pour filer à l’hôpital et en finir avec cette corvée familiale.

Marie-Ange, ma cadette et ma belle-fille, Marjolaine entretiennent une petite rivalité sournoise qui nous a bien occupé les repas de famille des 35 dernières années. Alors, imaginez cette année quand elles ont annoncé qu’elles organiseraient les fêtes de Noël de concert, il y avait de quoi s’attendre au pire. En plus, ces greluches m’ont prise comme prétexte, comme quoi, c’était mes premières vacances hors de la résidence et qu’elles ne seraient pas trop de deux pour tout préparer. Sombres idiotes ! Je sais bien qu’aucune de vous deux n’a voulu lâcher le morceau.

Et cela n’a fait que de se vanter et de rabâcher la liste de ce que chacune avait fait ces 3 dernières semaines.

Et Marjolaine de revenir à la charge :

– 27 bouches à nourrir. Cela fait un de ces travail. J’espère que vous appréciez.

Comme je commençais à trouver le temps long entre les entrées et le chapon, et que ces pimbêches la ramenaient un peu trop avec leur dîner pour 27, j’ai commencé à compter à la louche.

Une vie entière à faire à manger, 2 fois par jour, à mon époux, qu’il repose en paix, à nos 5 enfants même bien après leur majorité et si souvent à mes petits-enfants.

Combien d’assiettes ai-je rempli, moi, ces 60 dernières années sans réclamer de lauriers ?

Le résultat m’a fait tourner la tête.

J’ai lâché entre le fromage et la bûche alors que la Marjolaine détaillait ses allers et venues chez le “meiiiilleur fromaaaager de la ville” :

– 197 100.

Voilà, comment animer un diner de Noël.

– Quoi maman ? 197 100 quoi ?

– 197 100.

– Oui, on a entendu maman, ça va maintenant. On te demande 197 100 quoi ? s’est impatienté Auguste.

– 197 100

Heureusement que j’ai trouvé cette petite technique : je me mords l’intérieur de la joue quand j’ai trop envie de rire.

J’ai répété :

– 197 100

– Mamie, tu parles en franc ou en euro ? a osé Florence avec une pointe d’humour.

– 197 100

Et son mari d’ajouter :

– En ancien ou en nouveau franc ?

Hilarité familiale, le vin aidant.

– 197 100

– Mais 197 100 quoi maman ? Kilomètres ? Années ? Habitants ? Crottes de chiens ? s’est emportée Rose.

– 197 100.

Je vais finir par me blesser l’intérieur de la joue à force de me moquer d’eux.

– 197 100

Martine a noyé le poisson comme elle sait si bien le faire :

– Allons, allons et si nous prenions le digestif au petit salon.

Parfait ! J’avais encore prévu un petit cadeau de Noël bien gratiné pour ma progéniture.

En arrivant, je ne savais pas encore vraiment à qui s’adresserait cette crasse de la nativité.

C’est tombé sur Hervé. Mon choix n’était pas arbitraire pour autant.

J’avais entendu pendant le repas, les jumeaux d’Hervé discuter de la nouvelle fiancée de leur père. Tout le monde semblait la connaître. Sauf moi, bien sûr.

Ah, c’est comme ça ? Tu veux jouer aux petits secrets avec ta maman.

Je savais avec certitude que le sujet “Charles” serait tôt ou tard abordé dans le week-end. Charles, le meilleur ami de mon défunt mari, avait passé l’arme à gauche 3 semaines plus tôt. Un chic type. Les enfants l’avaient toujours considéré comme leur oncle.

C’est Gérard, le mari de Martine qui a ouvert le bal :

– Servez donc un verre de Poire à Jeanne. Mamie, nous allons lever notre verre à la mémoire de Charles, hein ?

Depuis qu’ils m’ont jetée en maison de retraite, ce bourricot me parle toujours à 5 centimètres du visage en hurlant comme si j’étais devenue sourde.

J’ai répondu en beuglant dans son oreille :

– D’AAA-CCOOOORD !

Nicolas et les jumeaux ont éclaté de rire.

Après le toast, chacun y allait de son anecdote sur les 400 coups de leur père et son ami Charlie. J’ai attendu que les rires retombent entre deux récits et je me suis adressée à Martine et Marie-Ange pour lâcher ma bombe factice :

– C’est fou ce qu’Hervé ressemble à Charles. Les mêmes yeux que son père.

Bégaiement, rire nerveux, silence, re-bégaiement, re-silence. Malaise général.

– Mes enfants, je suis épuisée. Je vous souhaite une bonne nuit.

Depuis ma chambre, j’entendais presque tout ce qui se passait en bas. Débat, cri, pleurs, je n’en ai pas manqué une miette.

Ces bougres d’ânes ont gobé mes sottises comme paroles d’évangiles.

Pauvres gosses. Tellement certains que je venais, sous le coup d’un petit verre de liqueur, de cracher un secret de famille; croyez-vous que l’un d’entre eux ait pensé une seule seconde qu’Hervé avait les mêmes yeux bleus que moi. Pas un non plus pour se rappeler que ce bon vieux Charles avait les yeux verts, lui !

Je vous laisse imaginer l’ambiance le lendemain matin et les 3 jours qui ont suivi. Marie-Ange et ma petite-fille Corinne ont bien essayé de revenir sur le sujet avec moi mais j’ai fait mine de ne pas comprendre de quoi elles parlaient.

Est-ce que j’ai dépassé les bornes sur ce coup-là ? Certainement.

Est-ce que je regrette ce mauvais coup ? Certainement pas.

C’est pas tout ça, mais je dois vous laisser à présent. Marie-Ange, Rose et Hervé ne vont pas tarder. Nous allons prendre le goûter chez Bernachon. Si Hervé est gentil aujourd’hui, je lui dirais peut-être que j’ai raconté n’importe quoi.

Mais pour l’heure, je vais leur faire le coup de la Fernande, du nom de la vieille qui nous fait le coup plusieurs fois par semaine à la maison de retraite. Malheureusement, elle, elle ne le fait pas exprès.

Imaginez, mes 3 enfants attablés dans le très chic salon de thé du 6ème arrondissement. J’enlève mon manteau et Oh ! Zut alors ! Mamie Jeanne est en collant, elle a oublié de mettre sa jupe.

Je vais leur fiche une de ces hontes. Ce petit coup sera au moins aussi délicieux que les gourmandises que je vais engloutir.

Oh, j’allais oublier : Bonne Année 2017 mes enfants.

Samedi 7 janvier 2017 – 17h45

Rolala mes enfants, le vernis est en train de craquer et moi avec.

Je comprends enfin l’expression « pousser mémé dans les orties », ça me gratte partout tellement je suis en colère.

A peine arrivés chez Bernachon, nous sommes tombés sur le fils Duvert et son épouse.

Ah, les Duvert, notre couple d’amis le plus proche pendant près de 50 ans. Marie-Aimée a toujours été mon amie, ma confidente. Nos époux, nous ont quittées la même année, paix à leurs âmes.

Enfin, elle, ses enfants se sont empressés de la prendre chez eux. Bon au début, je dis pas, cela a été un peu chaotique. Faut dire que c’est une vraie rebelle ma Marie-Aimée. Elle s’en laisse pas compter. Tout le contraire de moi.

Ça lui a fait tout drôle de vivre à la montagne du jour au lendemain ; elle qui aimait tellement sa vie lyonnaise. Moi, je vivais encore chez moi à l’époque, c’était il y a 6 ans. Je lui rendais souvent visite. Mon Nicolas, encore lui, me montait là-haut, il en profitait pour s’aérer un peu. C’est tellement agréable l’Alpes d’Huez, encore plus en été d’ailleurs.

Ah, oui, ça va, je sais, je m’égare.

Donc, nous voilà tous les 4 avec mes ingrats d’enfants, nez à nez avec Sylvia et Alain. Quelle bonne surprise. Nous nous sommes tombés dans les bras.

Enfin, pour moi, cela a surtout été l’occasion d’en apprendre de bien bonnes. Figurez-vous que mes saletés de mioches n’ont prévenu aucun de mes amis de mon « placement » en maison de retraite. C’est dire comme ils assument leur décision.

La pauvre Marie-Aimée m’a appelé en vain pendant des semaines avant de renoncer. Elle m’a même adressé des courriers mais d’après ce que Rose a expliqué aux Duvert, Auguste et Martine ont jugé préférable de ne pas me les transmettre.

– Parce que, dans son état, il vaut mieux ne pas ressasser le passé, vous comprenez ?

Vous comprenez quoi, bougres d’ânes ? Que ma Marie-Aimée avait son pacemaker brisé de chagrin jusqu’à ce que les rumeurs de mon étrange et soudaine démence n’arrive jusqu’à ses oreilles.

Donc, me voilà, plantée au milieu du salon de thé à ne plus savoir comment me comporter.

C’est que je ne voulais pas être démasquée mais à la fois, pas question de laisser Marie-Aimée et sa famille croire que je débloquais vraiment du ciboulot.

Heureusement pour moi, mes enfants et ceux de mon amie sont, comme beaucoup, persuadés que les personnes âgées sont des pots de fleurs. Juste après nos embrassades, ils se sont donc tous mis à discuter comme si je n’étais pas là. J’en ai profité pour me faire oublier et me goinfrer de mignardises.

Bon, le problème, c’est que je ne pouvais pas enlever mon manteau pour le coup. J’ai hésité quelques secondes quand même parce qu’il faisait vraiment très chaud et je suais à grosses gouttes sous ma peau lainée. Bien fait pour ta margoulette, Jeannette ! Je l’avoue, ça m’a fait les pieds.

Quand les Duvert sont enfin partis, j’étais au bord de l’ébullition, physiquement et moralement. J’étais remontée comme un coucou, j’ai beuglé :

– Je veux un portable et j’exige de récupérer mon répertoire téléphonique.

– Mais… maman…

– Il n’y a pas de mais !

Ah, la jubilation. Marie-Ange du haut de ses 57 ans n’en menait pas bien large. L’espace d’un instant, j’ai même aperçu la grimace qu’elle faisait petite, lorsqu’il m’arrivait de la gronder. La dernière fois que j’avais vu cette bouille de petite fille prise en faute, elle venait d’avoir 17 ans et elle nous annonçait à son père et à moi, qu’un beau parleur l’avait fichue enceinte.

Quel scandale, cela avait fait à l’époque. Mon mari ne lui a plus adressé la parole pendant près de 2 ans. Mais, moi, je l’ai toujours soutenue et protégée, jamais un reproche. J’ai su enfouir ma déception et nous avons élevé sa fille du mieux que nous avons pu. Cela faisait une petite copine pour Rose qui n’avait que 3 ans lorsque sa nièce est née. C’est sûr, ça en faisait du monde à la maison.

Je m’égare encore. Ça va, ça va, vous me direz, vous, si à 83 ans, vous ne vous perdez pas un peu dans vos souvenirs.

Donc la Marie-Ange était sous le choc et les 2 autres nigauds, Hervé et Rose, ne savaient plus quoi dire, eux non plus. Un silence, enfin un malaise s’est installé.

J’ai profité de ces quelques minutes pour mettre en place une nouvelle tactique. J’allais m’adresser à mes enfants comme s’ils étaient toujours petits. Après tout, c’est eux qui ont commencé à m’infantiliser. Je n’avais plus qu’à retourner la situation. Non mais oh ! C’est moi leur maman, non ?

Quelques minutes pesantes sont passées et Rose a dit à son frère et à sa sœur :

– Nous avons toujours le 1er portable d’Hector. Il est très basique. Il devrait convenir à maman.

– Aaamen ! Enfin des paroles sensées, ai-je dit bien fort.

– Maman, s’il te plait, ne parle pas si fort, tout le monde nous regarde, a supplié Rose qui était tellement gênée qu’on aurait mieux fait de l’appeler Rouge sur l’instant.

– Je parle fort si je veux. Pour vous, j’ai dû murmurer presque toute ma vie, c’est terminé.

Marie-Ange n’a pas pu s’empêcher de venir au secours de sa sœur et d’ajouter sur un ton excédé :

– Tu sais maman, je m’interroge. Je n’arrive vraiment plus à savoir, depuis que tu es à la résidence… Quand est-ce que tu es le plus pénible ? Quand tu perds la boule ou dans tes phases de lucidité où tu nous agresses carrément ?

J’étais piquée au vif.

La garce a cru bon d’ajouter en levant les yeux au ciel :

– Et puis, enlève-moi ce manteau. Il fait une chaleur à crever ici.

J’ai accompagné ma réponse d’une petite caresse sur la main de ma cadette :

– Tout de suite ma chérie.

Je me suis levée en prenant bien soin de racler bruyamment la chaise sur le sol et j’ai ôté le manteau.

Oh, mon dieu ! Vous auriez vu leurs têtes ! Je ris encore à l’heure où j’écris ces lignes en repensant à leurs mines ahuries.

Mamie Jeanne présente la collection Damart 2016/2017.

Autant vous dire qu’ils leur a fallu moins d’une minute pour plier bagages et lever le camp.

Une fois dans la voiture d’Hervé qui me raccompagnait à la maison de retraite, j’ai remis le couvert :

– Je veux mon calepin de téléphone Hervé.

– Mais, maman, je ne sais pas où il est. Il doit être dans un carton.

– Quel carton ?

– Bah tu sais bien quand on a vidé l’appartement.

Mon cœur se serrait à chaque fois que l’un d’entre eux évoquait l’appartement de notre famille vidé de tous ses meubles et ma vie entière emballée dans des cartons.

J’ai explosé :

– Toi et tes crétins de frères et sœurs allez vous débrouiller comme vous voulez mais je veux ce carnet demain, sinon…

J’ai préféré interrompre ma phrase, sinon Hervé allait prendre pour tous les autres. Le pauvre était abasourdi derrière son volant. Je ne lui avais jamais parlé de la sorte. Pour tout dire, je n’avais jamais parlé comme cela à personne.

– Maman, tu sais, tout est dans le garage chez Auguste et Marjolaine.

Nous étions arrêtés à un feu rouge, je me suis penchée vers lui et j’ai caressé sa joue en le regardant droit dans le fond des yeux, d’une voix calme, j’ai ajouté :

– Je vais le dire une ultime fois. Toi et ton abrutie de fratrie, vous allez me trouver ce foutu carnet et m’apporter un téléphone portable, sinon…

– Sinon ? A relancé timidement Hervé.

Sinon, crois-moi chéri, ça va chier des bulles.

Le pauvre Hervé n’a plus ouvert la bouche jusqu’à ce que nous arrivions à la résidence.

Quand j’ai vu qu’il faisait un tour de quartier pour se garer, je lui ai épargné ce calvaire supplémentaire :

– Je peux rentrer toute seule tu sais. Tu n’as pas besoin de me remonter jusque dans ma chambre.

– Tu, tu crois ?

– Oui mon chéri. Ça va aller. Ne t’inquiète pas.

Son air défait a semblé instantanément apaisé par mes mots.

– Mais tu vas réussir à rentrer toute seule ? Je peux refaire un tour. Peut-être qu’une place s’est libérée.

– Oui c’est ça et peut-être que je vais gagner un million d’euros à la loterie ce soir.

– Depuis quand est-ce que tu joues au loto maman ?

– Je ne joue pas justement. Je ne gagnerais pas plus au loto ce soir qu’une place de stationnement ne se libérera un samedi à 17 heures dans ce foutu quartier.

– Maman ?

– Hervé ?

Le bougre avait l’air désespéré. Une vilaine culpabilité m’a serré la poitrine un instant. Je me suis vite ressaisie en pensant qu’il y avait leur 5 signatures sur mon formulaire d’admission.

– Maman, qu’est-ce qu’il se passe exactement ? Je ne comprends plus rien. Un coup, t’as l’air de vivre dans un monde parallèle et… l’instant d’après, on parle comme on le faisait avant que tu ne déménages à la maison de retraite.

Que je déménage ? Je n’ai pas déménagé Hervé. Vous vous êtes débarrassés de moi comme d’une vieille chaussette trouée en me fichant dans ce mouroir qui pue la pisse. Nuance bougre d’âne !

– Tu vois tu recommences. D’un coup, tu redeviens agressive et surtout, tu es tellement vulgaire depuis…

Hervé avait stoppé la voiture devant l’entrée de la résidence et enclenché les warnings depuis quelques minutes.

Bien que la rue permette un stationnement en double file, sans bloquer la circulation pour autant, un quinquagénaire dans un gros 4X4 a cru bon de ralentir à notre hauteur pour gesticuler son mécontentement à notre égard.

J’ai baissé la vitre et je lui ai fait signe d’en faire autant. Nous nous sommes retrouvés face à face dans nos habitacles respectifs.

– Que se passe-t-il monsieur ?

– Vous… Roooo ! Vous bloquez la route là !

– Allons, allons, votre grosse voiture est largement passée. Vous savez conduire à votre âge quand même, rassurez-moi. Allez circulez !

– Non mais, Madame, vous bloquez la circulation et en plus…

– En plus quoi ?

Le bougre a levé les yeux au ciel et a regardé Hervé pour la première fois depuis le début de notre échange.

J’ai repris :

– Votre problème n’en est pas un. Mais je vais vous dire, votre vrai souci Monsieur, c’est que vous êtes une sacrée tête de con.

Le vieux beau a failli avaler son cigarillo.

– Maman ! s’est offusqué Hervé qui m’avait jusqu’alors laissé faire mon cinéma.

– Madame, je ne vous permets pas.

– Gna gna gna moi pas content gna gna moi je grogne sur la vieille dame gnagnagna, moi j’ai une grosse voiture parce que j’ai une petite…

– Maman ! a hurlé Hervé qui était à deux doigts du malaise vagal.

Pendant ce temps-là, le gros nigaud ne se préoccupait pas une seule seconde de l’embouteillage qu’il était lui-même en train de provoquer. La file de voitures derrière lui s’impatientait et un concert de klaxons couvrait péniblement les charmants noms d’oiseaux que je lui jetais à la figure.

Vous auriez vu mon fils, à moitié allongé sur moi, essayant en vain de relever la vitre et de verrouiller la porte, pauvre Hervé !

Un chauffeur de taxi nous a rejoint pour savoir de quoi il retournait.

– Bon c’est quoi ce cirque, là ? Vous allez pas passer la journée ici, vous bloquez toute la rue.

– Je sais bien monsieur. Je n’arrête pas de dire à cet homme de circuler mais il veut absolument que nous lui indiquions une rue que nous ne connaissons pas. Je suis bien contente que vous soyez arrivé d’ailleurs, il commençait même à être agressif…

– Je… mais, ça va pas ! Elle dit n’importe quoi la vieille. C’est elle qui m’a traité de con. Vous n’allez pas avaler les conneries de cette antiquité, non ?

J’ai regardé le chauffeur de taxi, l’air un peu perdue, les mains tournées vers le ciel :

– Qu’est-ce que je vous disais.

– Fermez votre fenêtre Madame. Manquerait plus qu’il s’en prenne à vous. Allez allez !

J’ai obtempéré et le chauffeur de taxi a mis une petite tape sur le capot du conducteur hostile pour qu’il libère le passage.

Hervé était livide, on entendait presque les battements de son cœur.

– T’es complètement dingue Maman. Il aurait pu s’en prendre à nous physiquement. Mais… mais tu souris en plus ou je rêve ? Non, mais je rêve.

Hervé dépité a posé son front sur le volant et nous sommes restés silencieux quelques secondes.

Quand un autre véhicule est passé à côté de nous en klaxonnant, Hervé a levé la tête vers moi et nous sommes partis dans un de ces fous rires, un de ceux qui vous tordent le ventre et vous libèrent le cœur.

La pluie s’est invitée dans notre étrange après-midi; j’ai embrassé furtivement mon fils et je suis rentrée toute seule dans la résidence comme une grande fille de 83 ans.

En pénétrant dans le hall, j’ai senti la douce odeur de fleur d’oranger qui règne dans toute les parties communes du bâtiment. L’espace d’un instant, je me suis demandée si je n’étais pas un peu trop dure avec mes petits. L’espace d’un instant seulement.

Je me serais bien arrêtée boire une tisane dans la salle d’activité mais je me suis souvenue que j’étais toujours en collant et le cul nu sous mon manteau. Je suis montée fissa.

J’avais à peine enfilé mes pantoufles et ma robe de chambre que cela a toqué à la porte.

Hervé ne semblait pas décidé à prendre la route décidément.

Il s’est assis autour de la table et a fait mine de regarder par la fenêtre pendant que je nous préparais une tisane.

– Maman ?

– Her –Vé ! ai-je répondu en déliant bien les syllabes.

– S’il te plait, arrête de faire le pitre deux secondes et dis-moi la vérité. Depuis quand est-ce que tu te fiches de nous ? Tu n’as jamais perdu la boule en fait ?

Je l’ai regardé perplexe. J’étais démasquée mais je ne voulais surtout pas qu’il se rende compte de mon trouble. J’ai attrapé un filtre en papier sur le côté de la machine à café et je l’ai posé à l’envers sur ma tête :

– Mais si ! Regarde, je suis zinzin ! Zinzin ! Ziiiinzin ! Ziiiiiin ziiiiiin, ai-je dit d’une voix enfantine en faisant de grands pas dans le tout petit studio.

Hervé a hurlé :

– Stoooooop ! Ça suffit, bon sang !

Il a bondi de sa chaise et m’a agrippée par les bras pour que j’arrête de sautiller partout. J’ai planté mes yeux dans les siens et je crois qu’il n’a pas supporté la provocation, il a fondu en larmes.

J’ai du me retenir pour ne pas le consoler, un grand gaillard pareil. Je me suis contentée d’une petite caresse dans les cheveux.

– Tu crois quoi maman ? Que l’on a fait ça de gaîté de cœur ? Que l’on ne s’est pas battus contre Auguste et Martine pendant des semaines. J’ai proposé de te prendre chez moi. Ils n’ont pas voulu. Ils n’aiment pas Sibylle. Ils pensent que cela ne va pas durer entre nous, encore leur foutue ingérence. Tu les connais mieux que quiconque, c’est toi qui les as élevés, bordel.

J’ai écarquillé les yeux sur le « bordel ». Ce petit salopiot n’avait encore jamais dit de gros mots en ma présence.

– Parle correctement Hervé s’il te plait.

– Non, mais maman tu te fous de moi, là, non ? Tu t’entends parler depuis un an ? Tu jures comme une fille des rues, tu nous fiches la honte dès que tu le peux et tout ça pour quoi ? Pour nous faire de la peine, hein ? C’est ça en fait. Je ne voulais pas le voir au début. C’est Rose qui a eu un doute la semaine dernière quand Nicolas nous a raconté ton cirque avec le flic.

– Le policier, s’il te plait.

– Le flic, le keuf, le condé ! Merde maman ! Putain on est au bout avec Rose et Marie-Ange. Elles m’appellent à chaque fois qu’elles te rendent visite et elles sont en larmes au téléphone. Elles sont persuadées que tu ne nous aimes plus. Là-dessus, ton crétin d’Auguste qui nous dit que tu es malade, que tu es démente, que c’est normal et que c’est de ton âge. Et la grosse Martine qui en remet une couche. Mais nous, avec les filles, la seule chose qu’on sait, c’est que t’as pas plus d’alzheimer que de syndrome de la Tourette. Tu veux mon avis ? t’as juste décidé de te rebeller avant de crever.

Hervé a terminé sa tirade essoufflé comme s’il venait de courir le 100 mètres. Il m’a tirée vers lui et m’a serrée si fort et si longtemps que j’ai entendu une de mes vertèbres supplier qu’on l’achève.

Une fois ses sanglots totalement disparus, il a relâché notre étreinte et il est parti sans un mot en me laissant planter là, debout, toute seule, au milieu de la pièce.

J’ai regardé par la fenêtre pour le voir monter dans sa voiture. La pluie venait de cesser, la nuit était en train de tomber.

Mardi 10 janvier 2017 – 13h30

Les derniers jours n’ont pas été bien folichons mes chéris.

Rose m’a bien apporté le téléphone portable tant désiré mais je dois encore attendre quelques jours avant de récupérer mon petit carnet noir.

Encore un peu de patience Jeanne et tu retrouveras ta vie sociale.

Ces crétins-là croyaient m’avoir enterrée. C’est ce que l’on va voir.

Quand la Rose a débarqué dimanche en fin d’après-midi, elle tirait une de ces trognes. Vous auriez vu ça.

Je suis sûre que ce fourbe d’Hervé est allé tout rapiner à sa petite sœur.

Bref, Rose m’a expliqué que ma belle-fille ne voulait pas qu’on fiche le bazar dans son garage ; elle voulait être là pour « superviser la fouille des cartons ». Mais quelle plaie cette Marjolaine ! Il me faut donc attendre jusqu’au week-end prochain que Madame soit en congé.

Du coup, me voilà avec un téléphone portable et six numéros de téléphone; ceux de mes cinq enfants et bien sûr, celui de mon Nicolas.

Dites donc, pendant que j’y pense, un de ces jours, il faudra qu’on explique au reste du monde que ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est débile.

Quand je pense à Martine qui n’arrêtait pas de rabâcher : « Maman sera in-ca-pable d’utiliser toute seule un téléphone portable ».

Tu parles !

Mon petit-fils Hector m’a bien expliqué et c’est pas si compliqué. Enfin, je crois.

A part ça, il faut que je vous dise que la détresse d’Hervé m’a tout de même affectée. Faut pas croire.

Je suis toujours très en colère contre eux mais j’ai encore un cœur.

J’ai beaucoup réfléchi depuis 48 heures.

Mon fils Hervé a certainement dit vrai. Je ne doute plus de ce qu’il m’a avoué samedi.

Je les imagine très bien tous les 5, autour d’une table, dégustant un grand cru et discutant de mon avenir.

Aucun mal à croire que Marie-Ange, Hervé et Rose se soient opposés pendant plusieurs semaines à Auguste et Martine.

Mais bon sang, il y a bien un moment où ils ont cédé? Un moment où ils ont signé ce maudit formulaire ?

Ce foutu morceau de papier est le déclencheur de ma vengeance. Il m’obsède.

C’était il y a un an, lors d’une visite de courtoisie du directeur de la résidence.

A l’époque, je jouais encore la muette. Cela faisait près de deux mois que je n’avais pas dégoisé un mot et Monsieur Boris faisait son monologue en parcourant vaguement mon dossier.

– Écoutez Madame Legaud, hum, je comprends très bien que vous soyez sous le choc. Nos pensionnaires ont souvent besoin d’un petit temps d’adaptation en arrivant parmi nous. Ceci dit, hum, cela fait déjà 8 semaines depuis votre arrivée et nous nous inquiétons tous beaucoup pour vous. Vos enfants, hum… vous avez 5 enfants si je ne me trompe pas ?

Pour répondre à sa propre question, il avait extirpé de son dossier le fameux formulaire.

– Oui, c’est bien cela. Je vois sur votre formulaire d’admission qu’il y a Auguste, hum, Marie-Ange, Martine, hum (Dieu que son raclement de gorge entre les mots me tape sur les nerfs), Hervé et… hum, Rose. 1,2,3,4 et 5 ! Cinq enfants, c’est bien ce que je disais. Donc vos enfants sont très inquiets pour vous. Il faut nous dire quelque chose Madame Legaud.

Évidemment, je n’ai pas ouvert la bouche mais la nuit qui a suivi je n’ai pas fermé l’œil non plus.

C’est précisément le lendemain de cette visite que j’ai commencé à leur faire croire que je déraillais.

Je ne parvenais plus à me taire. Ce formulaire d’admission comportait donc leur 5 signatures.

C’était un sacré coup de massue.

Pendant deux mois, j’avais espéré secrètement et en silence que l’un de mes enfants vienne me chercher et me dise combien il était désolé d’avoir dû me faire patienter dans ce petit studio impersonnel. Tu parles !

Alors j’ai craqué. Je ne savais plus garder ma colère.

Il n’y avait plus de garde-fou, plus d’espoir d’une erreur ou d’une lutte en cours entre mes enfants. Non. Chacune de ces 5 crevures avaient apposé sa signature sur le formulaire pour faire interner mémé.

Toute ma vie, j’avais fermé mon clapet, enfoui ma tristesse, mes déceptions et mes ressentiments. Jusqu’alors, j’avais toujours ressenti sans faire de vague. A s’effacer tout le temps pour le bien des siens, on finit parfois par se faire disparaître soi-même. C’était ma façon d’être.

Savoir qu’ils avaient, tous les 5, acté mon placement en maison de retraite, je crois que c’est la douleur la plus violente que je n’ai jamais ressentie. J’ai pourtant eu mon lot de souffrances, enfin, je veux dire, comme tout le monde, la vie n’est pas un dessin animé.

Mais je vous jure, cette nuit passée à les imaginer discuter de mon avenir sans même prendre la peine de m’inviter à table avec eux, j’ai sacrément dégusté.

C’était comme si toute ma vie avait été vaine. Tout mon amour maternel me revenait en plein visage et me faisait suffoquer.

Après cette horrible nuit, je ne pouvais plus rester silencieuse mais je ne pouvais pas non plus leur faire part de ma colère. Je ne savais pas être en colère.

En tous cas pas à voix haute.

Allez, allez maintenant, arrête de te lamenter Jeanne, revenons plutôt à nos moutons.

Quand Rose m’a apporté le téléphone dimanche, j’étais à deux doigts de la serrer dans mes bras pour la remercier. Je me suis vite ravisée. Syndrome de Stockholm, tu ne m’auras pas. Après tout si ces salauds m’avaient laissé chez moi, je n’aurais pas eu besoin d’un portable, non ? Jusqu’ici, j’avais le même numéro de téléphone depuis 50 ans. Je ne vais pas en plus les remercier. La bougresse a failli m’avoir.

Je reste persuadée qu’elle est au courant de ce qui s’est joué entre Hervé et moi samedi après-midi. Quelque chose a changé dans sa façon de me parler. Mais comme à son habitude, ma fille s’est bien gardée d’évoquer le sujet frontalement avec moi.

Elle m’avait acheté un petit nécessaire à couture et avait soi-disant besoin urgemment d’un ourlet. Mon œil oui !

Elle voulait surtout savoir si j’avais encore quelques habiletés manuelles.

Je suis sûre que ces fourbes me testent en ce moment. Ils ont des doutes… et pour cause !

J’ai d’abord refusé de coudre en prétextant qu’il me fallait impérativement mes lunettes pour effectuer un tel ouvrage. Rose est restée perplexe. Il faut dire que je n’ai jamais eu besoin de lunettes et que ma vue est excellente pour mon âge.

Et puis ma fille m’a dit que l’ourlet était pour le kimono du petit alors je me suis appliquée et sans me vanter, on peut dire que je n’ai pas perdu la main.

– Faudrait quand même que je fasse contrôler ma vue.

– Je te prendrai un rendez-vous dans le quartier mais à mon avis, ce ne sera pas avant 6 mois. C’est toujours complet pendant des lustres les ophtalmo.

– Va savoir où je serais dans 6 mois !

– Maman, ne dis pas des choses pareilles, s’est offusquée Rose.

Je me suis retenue de lui répondre que je ne pensais pas à manger les pissenlits par la racine mais à fiche le camp d’ici.

Figurez-vous que ce petit ourlet m’a requinquée. Pendant 10 minutes, je me suis sentie à nouveau utile pour mes enfants.

J’ai attendu qu’Hector descende jouer au football dans le jardin de la résidence et j’ai tendu une perche à ma fille :

– Les autres d’accord ! mais toi ?

– Moi quoi maman ?

– Toi ? Tu as laissé faire comme ton frère et ta sœur.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ?

– Tu as laissé Auguste et Martine m’arracher à ma vie et me fiche ici.

– Nous y voilà !

– Je l’emporterai dans ma tombe cette trahison Rose.

Pour toute réponse, ma fille m’a dit qu’il était tard et qu’elle devait partir avant les embouteillages du dimanche soir.

Elle a rassemblé ses affaires, a déposé un baiser sur mon front et a claqué la porte. Je suis restée assise dans mon fauteuil, bouche bée.

Deux minutes plus tard, mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. C’était la toute nouvelle sonnerie de mon tout nouveau téléphone portable.

D’un ton calme et monocorde, Rose a déballé :

– Tu croiras ce que tu voudras maman et surtout qui tu voudras mais Hervé, Marie-Ange et moi, on n’a jamais voulu cela. Hervé voulait te prendre chez lui, ils ont dit que cela faisait trop loin la Drôme. Alors Marie-Ange a proposé de s’installer chez toi, ils ont dit que ce serait compliqué de la faire déménager pour vendre l’appartement quand tu nous quitteras. Et moi ? Moi, maman, j’ai demandé 3 mois, le temps de terminer les travaux chez nous pour que tu sois bien installée à la maison et que tu aies ta propre chambre. On a tout fait pour gagner du temps mais Auguste et Martine ne voulaient rien savoir. Ils avaient pris leur décision. On ne pouvait plus rien faire. Je te jure maman, on s’est battus pour qu’ils ne te placent pas. D’autant qu’avant ça, tu te débrouillais très bien toute seule chez toi. On n’a rien pu faire maman.

Silence.

– Fallait pas signer le formulaire.

– Quel formulaire ?

– Allez, moques toi de moi.

– Je ne sais pas de quoi tu parles maman. Mais je te jure que je n’ai jamais rien signé.

– C’est ça. Bonne soirée ma très chère fille.

Heureusement qu’Hector m’avait bien expliqué comment faire parce que ce n’est pas de la tarte de raccrocher au nez de quelqu’un sur un portable. Bip bip. Au revoir Traîtresse.

Mercredi 18 janvier 2017 – 21h45

Les jours passent lentement et je me sens de plus en plus coincée dans ma vengeance, étriquée dans ma colère.

Je sais bien ce que vous vous dites et je sais aussi que vous avez raison.

Je suis trop dure avec mes enfants, n’est-ce pas ? C’est vrai , je ne peux pas le nier.

Mais enfin, qu’est-ce que cela veut dire tout ce cirque ?

J’aurais élevé une fratrie de 2 tyrans et 3 valets ?

Moi qui craignais d’avoir engendré cinq sales gosses ingrats. Je suis servie !

Martine a toujours été une cheftaine. C’est de notoriété publique. Toute petite déjà, elle menait son monde par le bout du nez. C’est la quatrième de mes enfants mais elle a été élevée comme une petite dernière.

C’est à dire que Rose est arrivée presque 10 ans après les autres , un peu par accident pour être honnête.

Auguste, lui, son besoin de contrôle est venu sur le tard, avec le travail, l’argent, le pouvoir. Ça lui a tourné la tête tout ça.

Si mes 3 nigauds se sont réellement battus avec mes deux dictateurs, je ne peux pas continuer à les traiter de la sorte. Mais si je leur accorde un traitement de faveur alors Auguste et Martine ne croiront plus aux foudres de ma démence imaginaire ?

Je suis coincée, je vous disais.

Et puis que se passerait-il s’ils faisaient bloc et me tournaient tous le dos ?

Finalement ce supposé Alzheimer me rend bien service. Mais bon, cela pourrait se révéler être une pente glissante, ça aussi.

C’est que, ce qui est arrivé à Albert le mois dernier,  m’a un peu refroidie.

Il commençait sérieusement à perdre la boule. Alors ils l’ont envoyé faire un scanner avec une nouvelle machine très moderne. Figurez-vous qu’on ne l’a plus jamais revu.

Ils ont donné sa chambre à un gentil monsieur anglais du jour au lendemain. Le directeur ne nous a donné aucune explication.  Je doute sérieusement qu’il soit rentré chez lui. Enfin, vous voyez ce que je veux dire.

Imaginez qu’ils me collent dans une maison de retraite pour les personnes qui ont vraiment Alzheimer.

Parce que bon, il n’y a pas à dire, je suis quand même assez tranquille ici.

C’est pas chez moi mais ça pourrait être pire. C’est coquet et les autres résidents sont plutôt fréquentables.

Je vais bien finir par me faire une raison.

Non, non et non ! Je raconte n’importe quoi.

Toute ma vie, je me suis fait une raison. Ma vie n’est qu’une longue suite de raisons. C’en est trop !

Je vais leur fiche le nez dans leur crotte.

Ma décision est prise, je pars en expédition.

Jeudi 26 janvier 2017 – 13h15

Cela fait plusieurs jours déjà que je fais des repérages.

J’ai prétexté un problème de nuisances sonores pour passer un peu de temps dans le bureau du directeur.

Monsieur Boris ne comprend pas d’où peut venir le bruit que j’entends depuis ma salle de bain tous les matins vers 10h15.

De mon imagination, bougre d’âne !

Depuis une semaine, je passe un temps fou dans son bureau à lui décrire un bruit imaginaire.

Heureusement, c’est un homme très sollicité et je peux toujours compter sur son téléphone pour nous interrompre.

Pendant qu’il explique d’un ton résigné à ses interlocuteurs qu’il sait bien qu’il n’y a pas assez de places dans les établissements pour personnes âgées et que oui,  c’est un immense problème et que oui, le gouvernement n’en prend pas assez la mesure mais que non,  il ne voit vraiment pas de solution pour le moment et que non, malheureusement, même sa liste d’attente est longue comme le bras ; pendant ses longues conversations, moi j’en profite pour scruter chaque détail de son bureau.

C’est que je dois absolument localiser mon dossier d’admission.

Hier, je suis descendue me plaindre du « bruit »  pour la 4ème fois et enfin, j’ai compris son système de rangement; nos dossiers sont classés dans sa grande étagère murale, d’après nos numéros de chambres.

– Encore le bruit bizarre, Madame Legaud ?

– M’en parlez pas. Vous auriez entendu le raffut ce matin. Je commence même à craindre que quelques chose ne sorte du syphon de la baignoire.

– Hum, quelque chose ?

– Un rat ou… non, plutôt un crocodile! On croirait entendre comme un animal qui gratte sous la baignoire… avec des petites pattes… mais des grandes griffes acérées, ai-je improvisé en repensant au documentaire animalier qu’ils nous avaient diffusé en salle vidéo la veille.

– Étrange, en effet.

Je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse mais est-ce que vous pourriez monter voir de quoi il retourne, s’il vous plait ?

– Oui, bien sûr, hum, si cela peut vous rassurer. Je monterai demain matin à, hum, 10h15. Rendez-vous dans votre salle de bain alors ?

J’ai souri à sa boutade avant d’ajouter :

– Mais demain, il y a un atelier Mémoire, n’est-ce pas ?C’est à 10 heures, il me semble.

– Ne vous inquiétez pas Madame Legaud. Nous avons un double de chacun de nos locataires. HUM. Vous pouvez assister à votre atelier. C’est important de travailler sa mémoire. Avec le gardien, nous nous chargeons de localiser le crocodile. Hahaha, hum.

Cette fois-ci, il m’a bien fallu rire à sa plaisanterie.

Ce matin, je suis donc descendue à 9h45 pour assister à l’intervention : Mémoire et chanson de notre enfance.

Tout un programme !

Juste avant que nous ne commencions à chanter, je me suis excusée auprès de l’animatrice ; une envie pressante ; et je me suis faufilée hors du salon des résidents sur la pointe des pieds.

Il était 10 heures et 5 minutes, j’avais un petit peu d’avance.

Je me suis cachée dans la cage d’escalier. Vous pensez bien que dans une résidence de vieux, nous ne sommes pas bien nombreux à monter à pied, quitte à attendre l’ascenseur pendant des lustres, moi la première.

A 10h10, j’ai entendu la grosse voix gutturale de Sylvain, le gardien, lancée un bonjour amical au facteur.

Nous étions tous parfaitement à l’heure.

Tous les matins, à 10h10 tapante, le facteur pénétrait dans la résidence.

Tous les matins, Hélène la secrétaire de Monsieur Boris lui offrait un petit café bien noir avec « rien qu’un demi-sucre ».

Tous les matins entre 10h11 et 10h20, ils le buvaient ensemble sur le trottoir devant le bâtiment et fumaient une cigarette en papotant.

La fenêtre de tir était petite mais suffisante.

Mon cœur battait la chamade comme il ne l’avait plus fait depuis bien longtemps.

Allez Jeannette, un peu de cran, ce n’est pas le moment de se dégonfler.

Le couloir était désert, le bureau grand ouvert.

J’avais préalablement repéré un petit tabouret qu’Hélène utilisait pour accéder aux dossiers de l’étagère supérieure. Mais, la garce avait dû le déplacer, il n’était pas au coin du meuble comme prévu. J’ai attrapé une pile de classeur sur le bureau de Monsieur Boris et je l’ai fichue au sol en guise de marche-pied.

Telle une acrobate octogénaire inconsciente, je me suis hissée sur la pointe des pieds pour attraper le dossier N°22.

– Bon sang mais qu’est-ce que vous faites là Jeanne ?

Mais d’où est-ce qu’il sortait lui ?

Rien à fiche, rien ni personne, n’aurait pu m’arrêter.

J’étais à deux doigts, au sens propre du terme, de mettre la main sur mon dossier.

– De quoi je me mêle ? Et vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Je pourrais vous retourner la question.

– Moi ? J’attends le facteur, il doit avoir un paquet pour moi, enfin si tout va bien. Mon fils…

– Ça va, ça va. On se racontera nos vies tout à l’heure. C’est pas le moment là.

Au lieu de maugréer sur le pauvre Léon, j’aurais mieux fait de regarder où je mettais les pieds.

Et vlan ! Les dossiers de l’étagère supérieure ont volé en l’air en même temps que moi.

Ça m’apprendra à être méchante.

Léon s’est précipité à mon secours pour me relever mais j’étais trop sonnée. La peur me sciait les jambes.

Mon nouvel ami a glissé son bras derrière mon dos et m’a demandé d’une voix douce si je l’autorisais à me prendre par la taille. Je n’étais pas vraiment en mesure de refuser son aide.

J’ai acquiescé et avec une force insoupçonnable, le bonhomme m’a soulevé et a glissé un tabouret sous mes fesses endolories.

Léon était incroyablement robuste pour son âge et apparemment bien plus rapide que moi pour localiser les tabourets.

– Rolala, Léon, je suis confuse. Je vous ai agressé alors que vous êtes tellement gentil. Pardonnez-moi. C’est mon dossier d’admission. Je dois absolument y avoir accès… il m’obsède… au point d’en oublier mon âge et de me mettre en danger.

– Et d’entrer par effraction dans un bureau, a-t-il ajouté en souriant.

– Techniquement, il n’y a pas eu effraction.

– Pas faux !

– Rooooo, j’ai tellement honte.

– Mais non mais non. Est-ce que vous avez mal quelque part ?

– Je ne crois pas. Plus de peur que de mal, comme on dit. Vous devez me prendre pour une folle ?

– Et bien, c’est vrai que … votre comportement des derniers mois nous questionne un peu.

– VOUS questionne ?

Oui. Moi, Lucienne et les gars.

– Les gars ? Lucienne, c’est la grande dame rousse ?

– Oui, nous sommes une petite bande. On rigole bien, vous savez.

Je n’en revenais pas, il y avait des gens heureux ici, des gens heureux d’être ici ! Des gens qui constituaient des « bandes » comme à l’école.

En y repensant, c’est vrai qu’au restaurant, la table du fond était toujours composée des mêmes résidents. On entendait souvent des rires et ils n’étaient pas les derniers pour lever leur verre quand on fêtait un anniversaire.

J’avais perdu la notion du temps et je divaguais un peu. Le bip de l’ouverture de la porte de la résidence m’a ramené à la raison. Hélène et le facteur seraient dans le bureau d’une minute à l’autre.

Les petits talons de la secrétaire remontaient le couloir d’un pas allègre et la voix charmeuse du facteur se rapprochait dangereusement.

En apercevant l’ombre d’Hélène, j’ai compris que nous étions coincés et dans un geste désespéré, j’ai attrapé Léon par les épaules et je l’ai embrassé à pleine bouche.

– Mais, mais enfin Madame Legaud ? Monsieur Lancker ? Qu’est ce que vous fabriquez ici ? s’est offusquée Hélène, déjà accroupie pour ramasser les dossiers éparpillés sur le sol.

Silence. J’étais tellement gênée.

Le facteur a éclaté de rire avant de disparaître dans le couloir en se tenant les côtes.

Heureusement, Léon est venu à mon secours :

– Ce n’est pas la faute de Jeanne. C’est.. c’est moi qui ai eu cette mauvaise idée. Je ne savais pas où lui donner rendez-vous. Vous savez bien que Lucienne me tient toujours à l’œil. Elle est tellement possessive.

– D’après ce que je vois, elle a  raison de l’être, a renchéri Hélène.

Si je comprenais bien ce qui venait de se dire : Léon fréquentait Lucienne et la secrétaire était au courant. Mais où avais-je la tête ces 15 derniers mois ?

C’est le moment qu’a choisi Monsieur Boris pour revenir de chez moi.

– Mais, hum, qu’est ce que c’est que ce bazar ?

Figures-toi Boris, que je viens d’interrompre des ébats… comment dire cela convenablement ? des ébats… et bien, en fait, il suffit de regarder l’état de ton bureau pour comprendre.

J’avais la blouse de travers et le collant filé à cause de ma chute. Effectivement, la situation prêtait à confusion.

– Des bêtes de sexe ! a lâché le facteur qui avait encore les larmes aux yeux d’avoir tant ri.

– Allez, allez, remontez chez vous tous les deux. Et chacun chez soi, hein ! a ordonné Monsieur Boris.

Léon et moi sommes sortis du bureau la tête dans les épaules sans dire un mot.

Le facteur nous a rattrapé, au milieu du couloir, un sourire aux lèvres et un colis à la main.

– Je ne vous attends pas Léon, je dois passer un coup de fil urgent.

– Bien sûr, je vous en prie Jeanne. Bonne journée.

Une fois dans ma chambre, je me suis affalée sur le lit.

Quelle matinée !

Toc, toc, toc, j’ai tendu l’oreille. Quelqu’un était derrière ma porte.

Rooo, cela ne pouvait être que Léon qui venait demander son reste. Mon Dieu, comment me sortir de cette impasse ?

J’ai fermé puis ouvert les yeux à trois reprises pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un cauchemar.

Surtout ne bouge pas Jeannette, ne fait pas de bruit, il finira bien par partir.

– Jeanne, ouvrez, c’est moi, Léon.

Le bougre allait rameuter tout le couloir, je n’avais pas le choix. Il me fallait faire face et lui expliquer que je n’étais pas intéressée.

J’ai entrebâillé la porte et j’ai chuchoté :

– Léon, écoutez, ce n’était pas une très bonne idée, j’en conviens. Je ne vous ai embrassé que pour nous sortir de ce mauvais pas. J’ai eu tellement peur que nous soyons renvoyé s’ils nous piquaient en train de fouiller dans les dossiers que… je… j’ai fait n’importe quoi, sans réfléchir. Excusez-moi, je vous en prie.

– J’avais bien compris Jeanne. {sourire tendre suivi d’un petit gloussement} Oh ! Vous pensiez que je venais pour poursuivre ce que nous, enfin… ce que VOUS avez commencé tout à l’heure ? Rassurez-vous, avec tout le respect que je vous dois, vous n’êtes pas mon type. Vous êtes une très belle dame, hein, mais moi, j’aime les rousses. Mais ça vous le savez déjà. Et la Lucienne, je l’ai dans la peau.

– Mais, alors que faites-vous là ?

– Avec les copains, on vous a toujours trouvé sympathique et…

– Merci !

– Même si on ne comprend pas toujours pourquoi vous vous mettez à débloquer d’une minute à l’autre.

– C’est pas vraiment que je débloque disons que…

– Vous savez, ma Lucienne, depuis le début, elle dit que c’est du cinoche. Elle pense que vous faites la folle pour faire les pieds à vos gamins. Est-ce qu’elle aurait vu juste ?

J’ai acquiescé du menton, je n’en menais pas bien large.

– Elle a du flair ma Lulu !

J’ai sentie doucereusement monter en moi toute la tristesse et l’amertume enfouies depuis des semaines.

– On peut dire ça, ai-je murmuré en retenant mes larmes, ma culpabilité et un peu de honte.

– Alors, si ça vous dit, vous pourriez vous joindre à nous demain.

En disant cela, il avait entrouvert le colis qu’il attendait avec tant d’impatience.

– Regardez, c’est mon tour. Ce mois-ci, c’est moi qui régale. Chaque dernier vendredi du mois, on se réunit avec les copains et on joue aux cartes en buvant des bonnes bouteilles. Voilà deux rhums arrangés, envoyés par mon fils en provenance directe de la Guadeloupe. Vous m’en direz des nouvelles.

– Je, euh, je ne suis pas sûre de vouloir prendre ce risque.

– De quoi avez-vous peur ? Que l’on se fasse attraper ? La plupart des membres de l’équipe est au courant. Tant que l’on ne fait pas trop de grabuge, ils nous laissent tranquille.

– Je n’en reviens pas.

Léon s’est approché un peu plus près et d’un air suppliant a ajouté :

– Allez, faites-moi plaisir. Lucienne a besoin d’une copine, je sens qu’elle commence a en avoir marre d’être entourée de bonshommes.

– C’est d’accord, me suis-je entendue répondre.

J’allais me raviser quand Léon m’a demandé pourquoi je tenais tant à récupérer mon dossier. J’ai trouvé la question indiscrète mais notre complicité naissante m’a convaincue de lui répondre :

– Je veux prouver à mes enfants qu’ils sont tous les cinq de sales ingrats. Trois d’entre eux jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont pas signé pour mon admission ici. Je sais qu’ils mentent et je compte bien le leur prouver. Je veux leur fiche le formulaire sous le nez.

Nous sommes restés silencieux quelques secondes et j’ai repris :

– Je n’ai qu’une seule certitude, vous savez, dans la vie, tout se sait un jour, tôt ou tard.

– Ah, ça, je ne vous le fait pas dire ! Vous savez ce que disait Benjamin Franklin à propos des secrets ? «Trois personnes peuvent garder un secret ; si deux d’entre elles sont mortes».

– Voyez Léon, l’année dernière Monsieur Boris a fait une gaffe. Il ne se souvenait plus combien j’avais d’enfants alors il a compté les signatures dans mon dossier d’admission. Il a fait ça devant moi sans penser à mal. Il y avait visiblement 5 signatures. Ils m’ont tellement déçu. Ce sont des lâches et des menteurs en plus.

Monsieur Léon a semblé embarrassé par mes mots. Il a fait une petite grimace et j’ai compris à quel type d’homme j’avais à faire; un vrai gentil, un de ceux qui se plient en quatre sans rien demander, juste pour rendre service.

Il a alors soulevé son pull et fait apparaître l’objet de tous mes désirs.

En me remettant mon dossier d’admission, mon nouvel ami m’a souri à pleine dents.

– Vous m’avez l’air déterminé Jeanne. Vous voulez que je reste avec vous pour fouiller dans ce fichu dossier de malheur.

– Non. Merci beaucoup Léon. Vous êtes vraiment un chic type. Vous en avez déjà tellement fait. Je ne saurais jamais comment vous remercier.

– Venez demain soir et nous serons quittes. Vous savez jouer au Rami, j’espère ?

– J’y ai joué il y a très longtemps. Mais Léon, promettez-moi de ne jamais raconter à personne et encore moins à Lucienne que je vous ai sauté dessus dans le bureau de Monsieur Boris.

– Impossible ! A- t-il claironné en s’éloignant.

– Je vous en prie.

– Impossible, je vous dis. On n’a plus tellement l’occasion de se marrer à nos âges et avec cette histoire, on va faire rigoler les copains pendant des semaines j’en suis certain. A demain Jeanne !

2 Commentaires

  1. Les 10 chapitres d’un coup, c’était une bonne idée! en revanche, maintenant, il en faut plus!
    Ma mère a adoré et me harcèle presque pour avoir la date de sortie de la suite!
    allez Charlye, allez charlye!

    1. Charlouella dit : Répondre

      Merci pour tes mots d’encouragements ! Je suis au taquet en train d’écrire la suite du roman. J’espère avoir tout terminé pour la mi-juin. Merci à ta maman également bisous à vous 2 😘😘

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